Pour comprendre et apprécier l’esprit de tolérance de San Francisco, rien ne vaut une visite à la fondation Delancey Street, localisée au pied du Bay Bridge dans un quartier hip de la ville. C’est ici que 300 anciens repris de justice et autres laissés-pour-compte résident à temps complet (et pour une durée de deux ans minimum) dans des bâtiments à l’architecture coquette. C’est là qu’ils réapprennent à vivre en société sans l’aide de psychologues, ni personnel spécialisé. Fondée en 1971 par Mimi Silbert, petit brin de femme qui n’avait pour toute arme que deux doctorats (l’un en criminologie, l’autre en psychologie) et sa volonté de redonner le goût de la vie et du travail aux parias de la société, la fondation est un lieu absolument unique au monde.

La thérapie par le travail

Gérée à 100%  par ses pensionnaires qui ne perçoivent aucun salaire mais travaillent comme des forcenés, la fondation refuse toute subvention gouvernementale et s’autofinance grâce aux revenus récoltés par son restaurant (le Delancey Street est un resto chic de la ville, ses serveurs sont d’anciens délinquants), son café-librairie fréquenté par les bobos du quartier, une entreprise de déménagement et la vente de sapins de Noël (entre 14 000 et 16 000 par an). La fondation organise également des soirées chics dans ses locaux pour les entreprises branchées du coin (elle dispose même d’une salle de cinéma privée modelée sur celle de Robert Redfort à Sundance). «C’est quand même paradoxal. Nous envoyons d’anciens voleurs et repris de justice chez les gens pour les aider à déménager mais nos clients nous font une confiance totale », assure en riant Mike, ex fils à papa originaire du Kansas, devenu escroc à temps plein avant de franchir, au bout du rouleau, il y a trois ans le portail de la fondation.

La fondation dont le nom rend hommage à la rue Delancey, lieu mythique du Lower East Side new-yorkais (refuge d’un bon nombre d’immigrés en provenance de la vieille Europe via Ellis Island), est selon les termes d’Aubria, ex prostituée autrefois droguée au crack et à l’héroïne, « le Harvard des rejetés de la société».  Une fois le portail franchi et après un entretien rigoureux (qui aide à déterminer si les résidents ont besoin d’aide psychologique, la fondation ne fournissant pas ce type de service), les laissés-pour-compte de la société suivront des formations rigoureuses et apprendront à devenir mécanicien, couturier, encadreur, cuisinier, déménageur, serveur et vendeur, entre autres métiers. Ils seront nourris, logés, blanchis et travailleront comme des brutes à la fois pour se sevrer et réapprendre à vivre en société. Mieux, ils retrouveront l’estime de soi…

Et ce « business model » semble fonctionner. « Une grande majorité des anciens  diplômés de la Delancey Street Foundation (les résidents obtiennent un diplôme avant leur départ au cours d’une cérémonie officielle et sont placés chez des employeurs de la région) ne retombe pas dans la délinquance », jure Aubria, pensionnaire depuis 8 ans, qui ne manifeste quant à elle visiblement pas le  désir de quitter le navire…

Christian Forthomme amène depuis 20 ans des groupes de dirigeants européens et américains à la fondation Delancey Street. Il constate toujours le même impact auprès des participants à ces visites: “Pour moi, Delancey Street Foundation représente un concentré du meilleur de ce que la société américaine peut offrir même si ce n’est pas ce qu’on lit  tous les jours sur les Etats-Unis. C’est d’abord  le pari sur l’homme et ses capacités à rebondir, la confiance en ses propres forces, la puissance de la communauté, un système dans lequel chacun est responsable d’un autre ou d’autres, le refus de la dépendance vis-à-vis d’institutions extérieures, la croyance que l’on peut grandir et se transformer à tout moment de sa vie. Si des personnes repris de justice, ex-drogués et laissés pour compte peuvent à ce point transformer leur vie, qu’en est il de nos excuses pour ne pas changer ou nous remettre en cause nous mêmes, quel potentiel de changement positif réel existe en nous, dans notre équipe, au sein de notre entreprise? Comment pouvons nous nous inspirer de ce que fait Delancey Street pour réintégrer dans nos propres initiatives de changement la confiance, le positif, le courage, la responsabilité individuelle,  le soutien mutuel et la volonté de déplacer des montagnes?”

Share →

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Set your Twitter account name in your settings to use the TwitterBar Section.